Solidarité et non la charité : l’aumône profite-t-il aux mendiants?

Affiliation des auteurs : Institut des Sciences des Sociétés du Centre National de la Recherche Scientifique et technologique (INSS/CNRST), Ouagadougou, Burkina Faso

 

Adresse de l’auteur correspondant : SAWADOGO Honorine Pegdwendé houedraogosaw@gmail.com

 

L’aumône faite aux mendiants est une pratique qui existe partout dans le monde. C’est un geste motivé par plusieurs raisons. La foi religieuse est l’un des mobiles. En effet, selon Falcioni (2012), l’aumône est offerte au mendiant car il est la figure de de la pauvreté, du manque, du dénouement, du dépouillement de tout matérialisme et donc, l’image de Dieu. Selon cette analyse de Falcioni (2012), le donateur ne fait pas forcément l’aumône par compassion pour le mendiant, mais parce qu’il a besoin d’un contre-don que seul Dieu peut fournir. Il est dans l’obligation de passer par son intermédiaire visible qui est le mendiant. L’aumône est, dans ce sens, un acte sacré, c’est-à-dire une prière que certaines populations font systématiquement chaque jour en espérant bénéficier en retour des grâces divines (Ndiaye, 2015). Dans la religion musulmane, la Zakât, est une aumône légale. Elle fait partie des cinq piliers de l’islam à savoir : Chahada (déclaration de foi), Salat (la prière), Saoum (Jeune de Ramadan), Zakât (purification), Hajj (le pèlerinage si la personne dispose des moyens matériels et physiques). Le verbe « Zakkâ » signifie être purifié, accroître et être bénie ; dès lors, celui qui donne une partie de sa richesse sous forme de Zakât la purifie, la fait croître et la bénit (Nur Barizah, 2007). De tels effets ne se limitent pas aux biens matériels mais également au niveau de l’âme intérieure du payeur de la Zakât. De même, les fondements de la charité se trouvent dans la Bible où le Christ est un double modèle : il représente celui qui donne et celui à qui l’on donne à travers la figure du pauvre : “Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait” (Mt 25, 40). Dans ce sens, la charité trouve sens dans le sentiment religieux, en regardant le pauvre comme un élu de Dieu, souligne Procacci (1993). L’auteur ajoute qu’entre le riche et le pauvre une relation d’échange symbolique s’établit : le don du premier contre les prières du second, confirmant ainsi leurs rôles sociaux complémentaires; le soulagement de la misère du pauvre est source de salut pour le riche (Procacci, 1993). De ce fait, pour les chrétiens, la charité envers la personne nécessiteuse est un acte de foi qui reflète l’intériorisation du devoir de charité inculqué au chrétien.

 

Au-delà de la religion, l’aumône est perçue comme un système de protection sociale comme le soulignent Mbacké et Ndiaye. Selon Mbacké , « […] on ne donne pas parce que la religion prescrit l’aumône, mais parce que c’est le seul moyen d’éviter un mal,  de se protéger contre le danger (accident, maladie, échec, etc.); et plus celui-ci semble redoutable, plus le geste est consistant » (Mbacké, 1994, p. 48). Dans ce sens, l’aumône « […] fonctionne comme une “soupape de sécurité” sociale face aux incertitudes de la vie quotidienne » (Ndiaye, 2015, p. 305).

 

Ces différentes raisons pourraient expliquer le fait que l’aumône faite aux mendiants soit une pratique encrée dans les habitudes des populations, y compris les populations urbaines (Trinh, 1981; Sow Fall, 1979; Gilliard, 2005; Sawadogo, 2011, 2017, 2018, 2020). La ville de Ouagadougou ne fait pas l’exception car, l’aumône faite aux mendiants est une pratique courante observée actuellement dans la capitale (Sawadogo, 2020). Toutefois, malgré l’ampleur du phénomène dans les zones urbaines, certains auteurs (Pichon, 2007; Anderson, 1923) ont relevé le caractère précaire et même dérisoire de l’aumône faite aux personnes en situation de vulnérabilité et ont conclu en son incapacité à sortir la personne mendiante de la misère. Nurkse (1953) souligne en effet que la mendicité est un « cercle vicieux de la pauvreté » en mettant en exergue l’enchaînement des faits qui entraînent la dépendance: la pauvreté entraîne la dénutrition, qui affaiblit la capacité de travail, renforçant encore la pauvreté et perpétue le cycle de la sous-alimentation. Au regard du nombre de mendiants observés dans les rues des villes du Burkina Faso, il est important de questionner la pertinence de cette pratique. La littérature fait état des représentations sociales de l’aumône et de l’évolution des perceptions sociales y relatif. Toutefois, la capacité de l’aumône à répondre aux besoins des bénéficiaires dans les villes africaines est moins questionnée. À qui profite l’aumône? Peut-elle soulager significativement le mendiant ? L’aumône répond-elle aux besoins du donateur ou du mendiant ? Telles sont les questions de recherche qui ont motivé cette recherche.

 

1. Matériel et méthodes

 

À travers le choix de la ville de Ouagadougou comme espace d’observation, nous cherchons à comprendre l’apport de l’aumône dans le processus de relèvement du mendiant. Une approche qualitative a été adoptée pour observer les interactions. Pour ce faire, trois types de matériaux ont été combinés, à savoir, l’entretien approfondi semi-directif, l’observation directe, et les sources documentaires.  Le travail de terrain a permis d’échanger avec trente-huit (38) personnes : 17 personnes mendiantes, 7 marabouts/maîtres coraniques, 3 leaders religieux et 11 citadins. Les entretiens réalisés ont été littéralement transcrits et analysés suivant la technique d’analyse de contenu. Les enquêtés sont désignés par des pseudonymes dans le respect du principe de l’anonymat.

 

2. Résultats

 

Les données analysées ont permis d’avoir des résultats présentés suivant deux points : i) les pratiques et perceptions de l’aumône faite aux mendiants;; ii) l’aumône, un cercle vicieux de la misère.

 

2.1. Que pensent les citoyens de l’aumône faite aux mendiants ?

 

Les personnes mendiantes et les donateurs sont les deux groupes de personnes visibles au centre des échanges d’aumônes. Les donateurs échangent les biens matériels (en espèce ou en nature) contre des biens immatériels (grâces, bénédictions, santé, protection).Les données analysées révèlent que l’aumône est pratiquée dans la ville de Ouagadougou par de nombreux citadins pour diverses raisons. Un Imam précise le sens de l’aumône selon l’Islam qui est destinée aux personnes en situation de vulnérabilité et non aux mendiants.

 

L’aumône est par nature socio-individuelle, ce qui fait que sa mise en œuvre implique deux partenaires : celui qui donne et celui qui reçoit. Elle est une obligation morale et un appel spirituel intérieur qui prend sa source dans la foi. On peut faire l’aumône à une veuve de son quartier ou à une personne âgée ou handicapée qui vit dans la précarité dans son village ou encore soutenir financièrement un malade qui manque de moyens pour se soigner. Vous savez, l’islam n’encourage pas la mendicité qui n’a pas sa place dans une société obéissant à l’éthique coranique car l’aumône faite aux mendiants encourage la paresse et le désordre [UG, Imam, rencontré le 13 juin 2025, Ouagadougou].

 

À la suite de [UG], Un enseignant dans une école franco-arabe explique que l’aumône faite aux mendiants n’est pas une obligation religieuse.

 

La mendicité n’est pas une pratique islamique donc l’aumône faite aux mendiants ne saurait être une prescription de l’islam. L’islam a toujours lutté contre ceux qui ne veulent pas travailler, en l’occurrence les fainéants et les paresseux. Mais vu que dans la société, il y a des riches et des pauvres, l’islam est une religion qui encourage les riches à tendre la main aux pauvres, c’est-à-dire qu’elle incite les gens à la générosité et à la solidarité, à travers la Zakât qui est d’ailleurs l’un des piliers de l’Islam [SM, enseignant, école franco-arabe, rencontré le 13 juin 2025, Ouagadougou].

 

Un commerçant souligne également que la mendicité n’est pas une pratique imposée par l’islam, mais une stratégie de survie.

 

Nous voyons souvent les enfants appelés talibés qui mendient dans les rues ou qui font de porte à porte. En effet, de nombreux parents confient leurs enfants aux marabouts pour la formation islamique sans frais de formation. Ces derniers, n’ayant pas les moyens, envoient ces enfants demander l’aumône pour pouvoir subsister. Ce n’est pas l’islam qui leur impose cela [FL, commerçant, rencontré le 14 juin 2025, Ouagadougou].

 

En effet, [WS] explique l’importance que certaines personnes accordent à l’aumône perçue comme une sorte d’assurance sociale.

 

Je prescris souvent l’aumône à certains de mes clients dans certaines situations notamment, les mauvais rêves, les cas de demande de maternité ou d’emploi. De nombreuses personnes accordent de l’importance à ce geste souvent banale mais qui à leurs yeux a un pouvoir. Le pouvoir de toucher le cœur de Dieu [WS, Marabout, rencontré le 12 juin 2025, Ouagadougou].

 

Un catéchiste souligne que « la mendicité représente un besoin d’être soutenu dans un moment de détresse. L’aumône pour le donateur représente une aide spontanée. Pour le mendiant, elle représente une solidarité envers son prochain qui est dans le besoin » [GF, catéchiste, le 12 juin 2025].

 

Il ressort des perceptions des citadins rencontrés que si l’aumône est perçue par le religieux comme obligatoire, elle est une forme de protection sociale pour tous ceux qui ont intériorisé cette pratique comme une prière, un moyen de communiquer avec le divin invisible à travers la personne nécessiteuse qui est son représentant visible. Toutefois, une question demeure: l’aumône profit-elle vraiment aux mendiants?

 

2.2. L’aumône, un cercle vicieux de la misère

 

L’aumône ne saurait relever une personne mendiante. Les données révèlent que l’aumône est fonction de la situation économique et financière du donateur.

 

La conjoncture économique et la crise financière que connaissent les pays et ressentis par les populations ont une incidence sur les pratiques religieuses. Par exemple le volume de l’aumône distribuée par une population profondément religieuse, pour qui la charité est un devoir, se réduit. D’où plus de personnes nécessiteuses, plus de mendiants, moins d’argent, plus de misère. L’aumône ne peut pas résoudre les problèmes liés au logement, à la scolarité des enfants, aux problèmes de santé, en ville, [GA, prête, rencontré le 15 juin 2025].

 

Un enseignant du secondaire ajoute que l’aumône est donnée par le donateur pour ses propres intérêts.

 

L’aumône est perçue comme normale et entretenue par des donateurs qui prétendent faire leur don à partir des principes religieux. En réalité, le phénomène profite à chacun des trois acteurs : commanditaires, personnes mendiantes et donateurs. Certains donateurs font l’aumône davantage pour leur bien-être personnel que celui des personnes mendiantes considérées comme dépositaires de sacrifices. Dans ce sens, l’aumône ne saurait relever le mendiant ; ce n’est pas l’objectif visé par les donateurs [GZ, enseignant du secondaire, rencontré le 15 juin 2025].

 

Les propos de cette restauratrice qui offre des repas aux enfants mendiants en guise de sacrifice confirment ce que [GZ] souligne: sous l’aumône se cache un sacrifice basé sur les intérêts du donateur.

 

Je suis restauratrice et actuellement, le marché a beaucoup diminué. J’ai cherché à comprendre pourquoi mon commerce ne marche plus et pour cela je suis allée consulter un marabout qui m’a dit de toujours servir des enfants en premier et gratuitement. J’ai choisi de servir les premiers plats aux enfants mendiants dans l’espoir d’accroître mes recettes. Depuis plus de deux mois que je sers gratuitement ces enfants innocents et je constate que mon restaurant marche mieux [XT, restauratrice, rencontrée le 15 juin 2025].

 

Des propos des personnes rencontrées, il ressort que le mendiant est comme une sorte de pont qui relie le divin à l’homme et lui facilite l’accès aux biens terrestres et célestes. Paradoxalement, lui, le mendiant n’existe que pour servir d’intermédiaire pour les autres, et accède difficilement aux biens matériels (autosuffisance alimentaire, revenus stables, logements décents, etc.). Vu sous cet angle, l’aumône est un véritable piège qui maintient le mendiant dans la dépendance.

 

Conclusion

 

L’objectif de cette étude était de mettre en exergue le rôle social de l’aumône dans la ville de Ouagadougou en revisitant les pratiques et perceptions y relatives et en mettant en lumière la capacité de l’aumône à répondre aux besoins des mendiants.  Les résultats montrent que l’aumône est une pratique encrée dans le quotidien de nombreuses personnes dans la ville de Ouagadougou. Cela s’explique par le fait qu’elle est perçue comme une obligation morale et religieuse, une forme de protection sociale et une sorte de solidarité et d’entraide qui favorise la mutualisation des richesses matérielles et celles spirituelles. Bien qu’elle ne soit ni encouragée par l’Islam ni par le Christianisme, la pratique de la mendicité semble tolérée par les croyants qui considèrent le mendiant comme intercesseur de la volonté divine. En outre, les données ont mis en exergue le caractère aléatoire et précaire de l’aumône qui fait que les revenus tirés de la mendicité ne peuvent pas sortir le mendiant définitivement de la précarité mais maintiennent ce dernier dans un cercle vicieux de dépendance. Après avoir étudié l’aumône telle que pratiquée dans la ville de Ouagadougou, il est clair qu’elle ne peut pas être encouragée. Au contraire, elle doit être éradiquée et remplacée par des actions de solidarité qui protègent la dignité de la personne nécessiteuse : soutien à la scolarisation des enfants, formation aux métiers, initiation aux activités génératrices de richesses, etc.

 

Références bibliographiques

 

Althammer, B. (2007). Bettler in der europäischen Stadt der Moderne: zwischenBarmherzigkeit, Repression und Sozialreform: P. Lang.

Anderson N., (1923).The Hobo ; traduction française 1993, Paris, Nathan

Baudrillart, A. (1892). « Mendicatio, mendici », dans Ch. Daremberg et E. Saglio (éd.), Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, tome Ill, vol. 2, Paris,  p. 1710-1717.

Falcioni, D. (2012). Conceptions et pratiques du don en Islam. Revue du MAUSS, Vol. 39, No1, pp.443-464.

Gilliard, P. et Pédenon, L. (1996). Rues de Niamey : espace et territoires de la mendicité. Politique Africaine, Du côté de la rue, n°63, Paris, Karthala.

Ndiaye, P. O. (2015). Aumône et mendicité : un autre regard sur la question des talibés au Sénégal. Cahiers de la recherche sur l’éducation et les savoirs. Paris, France : Les éditions de la Maison des sciences de l’Homme

Nur Barizah, A.B(2007).« Norme comptable relative à la zakat (ZAS) pour les entreprises malaisiennes ». American Journal of Islamic Social Sciences, 24 (4), p. 74-92.

Nurkse, R. (1953). Les problèmes de la formation du capital dans les pays sous-développés : suivi de Structures du commerce international et développement économique, Paris, Éditions Cujas, 218p.

Pichon, P. (2007). Vivre dans la rue : sociologie des sans domicile fixe : Aux lieuxd’être.

Procacci, G. (1993).Gouverner la misère. La question sociale en France (1789-1848), Éditions du Seuil, 1993, 357 p.

Sawadogo, H. P. (2017). Phénomène de mendicité avec les jumeaux, une quête de survie ou quête symbolique ? La mutation d’un fait culturel en contexte urbain Revue Espace Scientifique, No016, Janvier-Mars 2017, INSS/CBRST, Ouagadougou, Burkina Faso, PP. 2018-2011.

Sawadogo, H. P. (2011). « La mendicité des mères de jumeaux : de l’acte symbolique traditionnel à la «mendicité professionnelle  ». Mémoire de Master II de recherche, sous la direction de BADINI/KINA Fatoumata, Université de Ouagadougou, Ouagadougou, Burkina Faso, 76p.

Sawadogo, H. P.. (2020). « Logiques sociales de la pratique de la mendicité par des ‘‘mères de jumeaux’’ dans la ville de Ouagadougou (Burkina Faso)». Thèse de doctorat, sous la direction de Richard MARCOUX et la co-direction de Badini/Kinda Fatoumata, Université Laval, Québec, Canada, 312p

Sawadogo H.P. (2018). « La mendicité comme moyen de revendication d’une identité positive: l’exemple des « mères de jumeaux » à Ouagadougou ». Revue de l’Université de Moncton49(1), p.135-183.

Sawadogo H.P. (2021). “Les principales causes de la mendicité féminine à Ouagadougou : l’exemple des mères de jumeaux”, Revue Africaniste Inter-Disciplinaire –RAID, NO15,  p.147-168.

Sawadogo H. P. (2025). «L’aumône faite aux mendiants : une réponse à la précarité urbaine ou un système reproducteur de la vulnérabilité ?». International  Journal of Current Research (IJCR), Vol. 17, No11,  pp.35466 35472, https://doi.org/10.24941/ijcr.49835.11.2025

Sow-Fall, A.  (1979). La grève des bàttu, ou, Les déchets humains: Dakar, Sénégal : LesNouvelles Éditions Africaines.

Trinh, M. H. T. (1981). Aminata Sow Fall et l’espace du don. Présence Africaine, (120), 70-81.

 

 

 

Ce document de vulgarisation est tiré de l’article scientifique intitulé SAWADOGO Honorine Pegdwendé, (2025), « L’aumône faite aux mendiants : une réponse à la précarité urbaine

ou un système reproducteur de la vulnérabilité ?».

International  Journal of Current Research (IJCR),

Vol. 17, No11,  pp.35466-35472,

https://doi.org/10.24941/ijcr.49835.11.2025

 

 

 

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