Route Tampouy-Kamboinsin : “Les cinq kilomètres de la mort” , selon les riverains

 

Un terre-plein improvisé et mal exécuté, une route longue de plus de cinq (05) kilomètres sans ralentisseur, avec seulement deux (02) feux tricolores et des lampadaires qui ne fonctionnent pas ; Bienvenue sur le tronçon Paul VI-Université 2iE de la route nationale numéro 22 du Burkina Faso. Accidents graves par ci et mortels par-là, certains riverains ont surnommé cette partie de la route, « les cinq (05) kilomètres de la mort » et d’autres encore, « le boulevard de la mort ».

« Sawadogo Marie au guidon de son vélomoteur de marque Yamaha sirius, circulait dans le sens de marche Sud-Nord. Parvenue à une petite intersection, elle a entrepris un changement de direction à sa gauche. C’est à ce moment qu’elle a été percutée et son vélomoteur trainé par le bus de la compagnie de transport Staf, conduit par Ouédraogo Soumaïla, qui circulait dans la même direction. Après le choc, le conducteur de bus a trainé sa moto puis traversé le terre-plein central où il a percuté Bandé Rahim, guide du vélomoteur Yamaha crypton et Ouédraogo Edoxie, guide de la moto scooter qui circulaient tous en sens inverse, c’est-à-dire Nord-Sud. Le nommé Bandé Rahim a eu une fracture et la dame Ouédraogo Edoxie des blessures légères », extrait du rapport de la police nationale dont nous avons eu l’autorisation de consulter. Cet extrait résume la circonstance d’un accident sur une intersection de l’avenue Manega. Un accident qui a fait une victime, il s’agit notamment de Sawadogo Marie.

La route nationale numéro 22 est la route qui relie Ouagadougou à Djibo jusqu’à la Frontière malienne en passant par Kongoussi. Sur une distance de cinq kilomètres de cette route avant de quitter la capitale, elle enregistre d’énormes accidents. Ce n’est plus un secret pour personne. Il s’agit du tronçon allant de l’hôpital Paul VI jusqu’à l’université 2iE de la route nationale n°22, qui souffre de plusieurs maux qu’il faut impérativement soigner. Des intersections dangereuses qui ne sont nullement signalées sur une voie peinte de lampadaires, juste pour orner parce qu’ils ne fonctionnent pas la nuit.

392 accidents enregistrés en 2021

L’avenue Manega a enregistré 235 accidents en 2020, selon le rapport de la police nationale. Le commissariat de Sig-nonghin en a enregistré 123 et le Service régional de la circulation et de la sécurité routière du centre, 112 accidents. Ce sont les deux structures qui interviennent sur cette route en cas d’accidents, pour faire le constat. En 2021, cette avenue a enregistré 392 accidents soit 240 constatés par le commissariat de Sig-noghin et 112 pour le Service régional de la circulation et de la sécurité routière du centre. C’est surtout au mois d’Octobre que les accidents se multiplient. Cela pourrait s’expliquer par la rentrée scolaire dont la reprise des cours des élèves. Plusieurs types d’accidents se produisent sur cette route. Il y a ce qu’on appelle les collisions solos qui n’impliquent qu’un seul usager avec un obstacle. C’est le cas d’un jeune décédé sur cette voie dans la soirée du 25 décembre 2021. En effet, ce jeune homme a cogné le terre-plein pour se retrouver de l’autre côté de la route. Il est décédé sur le coup avant l’arrivée des secours. Il y a aussi les accidents dits collisions simples qui impliquent deux à trois usagers de la route. Et enfin, les multi-collisions qui impliquent au moins quatre usagers. Quand on fait une certaine étude, l’on pourrait dire que le nombre d’accidents dépasse réellement celui des chiffres donnés, parce que tous les accidents ne sont pas constatés par les commissariats. Si un carambolage n’est pas grave, les concernés se pardonnent et laisse généralement tomber sans qu’il n’y ait de constat de la police. Pour des personnes que nous avons rencontrées, cette situation est la conséquence du prix fixé pour effectuer un constat. Ce prix qui est de trois mille (3 000) FCFA n’est souvent pas facile à acquérir chez certaines personnes, même s’il est justifié et bien étudié.

On est lundi matin. Il est 7h, heure de pointe à Ouagadougou. Pendant que les riverains se précipitent, chacun, pour son lieu de travail, Hamado Sawadogo, mécanicien au bord de la route fait sortir son matériel de travail : table, trousseau de clefs, quelques bidons de 20 litres etc. Il s’apprête à faire son rôle de dépanneur d’engins à deux roues. Un client s’arrête pour demander plus d’air dans sa chambre à air. Chose faite, la journée commence bien pour monsieur Sawadogo.

Boukary Diallo, riverains et habitants de l’arrondissement 9 de Ouagadougou

Boukary Diallo est un habitant de la zone. Pour rentrer en ville le matin ou rejoindre chez lui la nuit, il est obligé d’emprunter cette avenue. Cependant, les soucis sont nombreux avec cette route et le risque d’accident est trop élevé. « Nous avons beaucoup de problèmes avec notre route. Ces difficultés sont liées à l’absence de feux tricolores au niveau des intersections, des ralentisseurs et à l’étroitesse de la route. Le terre-plein est mal exécuté et pour traverser la route, on risque de se faire cogner parce que si vous êtes arrêtés, vous débordez des deux côtés à cause du terre-plein qui est très petit », a laissé entendre monsieur Diallo. Il témoigne que beaucoup d’accidents sont liés à ce terre-plein surtout au niveau des intersections où il n’y a pas de feux tricolores. « La route était plus large, c’est depuis qu’ils sont venus arranger que les accidents se sont multipliés. Elle a été rétrécie par ceux qui l’ont refaite », martèle-t-il.

La société qui a refait la route est accusée de rétrécir la voie. Effectivement, quand on observe les côtés de la route, on se rend compte qu’une grande partie a été exclue dans le réaménagement de cette voie. A certains endroits, les parties délaissées peuvent aller au-delà de deux mètres (2m).

Hamidou Compaoré, mécanicien au bord de la route et témoin de plusieurs accidents

« Il ne se passe pas une semaine sans que nous n’ayons des accidents ici (parlant d’une intersection). Nous qui sommes ici, sommes témoins de beaucoup d’accidents qui se passent sous nos yeux. Beaucoup se blessent et d’autres meurent. Il n’y a pas de feu tricolore, pas de panneaux de stop», nous raconte Hamidou Compaoré, le mécanicien au bord du l’avenue Manega. Selon son témoignage, les cars des compagnies de transport qui rentrent à Ouagadougou ne réduisent pas leurs vitesses. Ils sont aussi les auteurs des plus graves accidents de la route. Pendant que nous engageons la discussion avec notre nouvel ami le mécano, nous voyons traverser la chaussée, des camions BEN chargés de sable. Au nombre de quatre, ils n’ont pas eu assez d’effort pour demander à passer. En réalité, le passage a été forcé et les autres usagers qui avaient la priorité étaient dans l’obligation d’obtempérer. C’est la loi du plus fort.

La route a été réhabilitée en mars 2021 où les anciens ralentisseurs ont été supprimés. Le 06 septembre 2021, des riverains de l’arrondissement n°3 ont procédé à des barricades sur la voie exigeant qu’elle soit divisée en deux chaussées. https://faso-actu.info/actualites/route-nationale-n22-des-riverains-en-colere-bloquent-la-voie

La mairie centrale a pris acte et a répondu à l’une des doléances. La route a été divisée en deux chaussées mais cela n’a pas résolu le problème parce que les accidents se poursuivent. Avant la création de ce terre-plein “improvisé“, il y avait moins de chute libre. Avec l’avènement du terre-plein, les collisions solos sont devenues fréquentes car beaucoup d’usagers s’y cognent. C’est pourquoi, beaucoup de personnes auxquelles nous nous sommes intéressés, se questionnent s’il ne faut pas faire recours à certains rites. En effet, beaucoup de riverains pensent que la route est animée par un esprit maléfique qui cause les accidents. « En tout cas, beaucoup de personnes pensent qu’il y a un génie sur la route. Et s’il le faut vraiment, on doit inviter des initiés pour des rites », explique un riverain. A en croire Hamza Guiré qui travaille dans une boulangerie au bord de la route, trop de décès sont occasionnés par cette voie. Beaucoup meurent sur-place et d’autres après dans les hôpitaux. « Moi, j’ai vu beaucoup d’accidents sur cette route. Et généralement ce sont des accidents graves », confie-t-il.

« Nous avons approché le maire de l’arrondissement n°9 pour faire connaitre nos préoccupations. Albert Bamogo (ex maire de l’arrondissement 9) nous a rassurés qu’il trouvera une solution. Nos préoccupations étaient qu’on ait des feux tricolores, des ralentisseurs et un bon éclairage. Il nous a dit qu’il allait s’en occuper. Malheureusement, avec le renversement de la situation où nous n’avons plus de maire, ça sera compliqué. Cependant, nos regards sont tournés vers les nouvelles autorités. Qu’ils aient un regard sur notre avenue parce que nous avons peur chaque jour. Quand un membre de ta famille sort, tu es inquiet jusqu’à ce que ce dernier rentre », a expliqué Boukary Diallo qui conduit un regroupement dans son quartier dénommé “le bon voisinage“. Les habitants de ce quartier se sont retrouvés sur une plateforme où ils échangent afin d’améliorer leur situation. Ils essaient aussi de se sensibiliser par rapport aux bonnes conduites sur la route.

La part de responsabilité du riverain

Le non éclairage, la mal exécution du terre-plein, le rétrécissement de la voie…, ne sont pas les uniques causes des accidents sur la route de l’avenue Manega. Passez-y une journée comme nous qui l’avons fait dans le cadre de la rédaction de cet article. Vous verrez des usagers se moquer du code de la route. Aucune tolérance, aucun signe de bonne conduite. « C’est comme ça tous les jours », témoigne notre ami mécanicien de la quarantaine et d’ajouter, « les gens sont à chaque fois pressés comme si on les pourchassait avec un gourdin ou comme s’ils étaient en train de faire une course. Ce ne sont pas seulement les jeunes enfants. Même les adultes, les vieux et les femmes ». Il est difficile pour un usager d’accepter volontiers, de céder le passage. Dans les croisements, vous pouvez entendre : “Il faut forcer, sinon nous n’allons pas passer ici aujourd’hui“, se disent ceux qui, à l’intersection, manifestent leur intention de traverser la chaussée. Ainsi donc, faut-il forcer pour ne pas y passer la journée ? Prendre le risque de se faire cogner pour vouloir traverser la route. S’il faut justifier la multitude des accidents par le mauvais état de la route, il faut aussi reconnaitre la part de responsabilité des usagers.

« Les gens font trop la vitesse, surtout les cars des compagnies de transport. Ceux qui quittent comme ceux qui entrent (à Ouaga) », a laissé entendre notre ami le mécano. Il faut le reconnaitre, les usagers sont conscients de cette vitesse exagérée sur cette voie mais le port de casque n’est pas respecté, pourtant c’est une obligation. Au contrôle de police, le non port du casque est passible d’une amande de 3 000 FCFA.

Joseph Kagambèga, usager de la route

Selon Joseph Kagambèga, « il y a la part de responsabilité des usagers. Il y a également la responsabilité des commerçants à travers l’occupation illégale des abords de la voie ». Lui, il pointe du doigt les riverains qui ne font “rien“ pour que la situation change. « C’est vrai qu’il n’y a pas de ralentisseurs, poursuit M. Kagambèga, mais en temps normal, même s’il n’y a pas de ralentisseurs, on doit pouvoir respecter la limite de vitesse indiquée par le code de la route ».

Boureima Kirakoya, moniteur à Zamna Auto-école

L’étroitesse de la voie n’est nullement la cause d’un accident, selon le moniteur

Nous sommes allés à la rencontre de Boureima Kirakoya. Il est moniteur à Zamna Auto-école. Pour lui, l’agglomération, c’est un regroupement de concessions qui veut dire entre autres, qu’il y a beaucoup de mondes. Il y a donc des règles à respecter. « La limite de vitesse est de 50 km en agglomération. En plus, on ne klaxonne pas au hasard. Vers un hôpital par exemple, on ne doit pas klaxonner. Il faut plutôt utiliser les appels lumineux en lieu et place des klaxons », explique le moniteur. Si des riverains se sont plaints de l’étroitesse de la route, Boureima Kirakoya est convaincu que l’étroitesse d’une route ne peut être aucunement source de la multiplication des accidents. Au contraire, si la voie est très large, les gens ne sont pas bien situés. Chacun circule sans connaître sa vraie position et cela est source du désordre. Selon ses propos, « trois mètres de largeur pour une voie, est largement suffisant quand elle est bien délimitée. En ce moment, les gens sont très bien situés. Cependant, il faut avoir des signalisations sur la voie. En plus, il faut la connaissance de ces signalisations. Et si ces conditions sont réunies, il faut maintenant le respect de ces signalisations. A ce niveau, il faut des sanctions très efficaces car s’il n’y a pas de sanction efficace, nous avons beau enseigné à l’auto-école, les gens vont continuer à ne pas respecter. D’aucuns penseront que c’est la formation qui est mal faite, alors que c’est l’incivisme qui provoque cela », soutient M. Kirakoya.

A Ouaga, chacun a son code de la route

A Ouagadougou, chaque citoyen a son propre code de la route que les autres doivent savoir. Chacun circule selon les règles que lui-même a établies dans sa tête et estime que les autres ne les ignorent. Si le tronçon hôpital Paul VI-Université 2IE de l’avenue Manéga a besoin d’être rénové, la circulation de Ouagadougou a besoin d’assainissement. En effet, on fait face à une population qui ignore le code de la route, et certains d’entre eux qui le connaissent, font véhiculer l’incivisme. Tous sont intolérants. L’intolérance est vraiment criarde dans la circulation de Ouagadougou. Néanmoins, il est important que tout le monde sans distinction de moyen locomotif, puisse être titulaire du code de la route. Pourquoi pas enseigner le code de la route dans les écoles dès la classe de 6ème ? Cela permettra aux plus jeunes de maitriser tôt, les panneaux de signalisation. Cela pourra réduire un tant soit peu, les accidents surtout quand on sait que les élèves sont une grande majorité des victimes de la route. Il faut créer un pont entre les moniteurs des auto-écoles et les élèves pour qu’ils puissent leur enseigner le code de la route. Également, il faut rendre le code de la route obligatoire à toute personne qui circule dans cette ville.

VIDEO

https://youtu.be/Y3r9aD-2plw

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