Dr Yacouba CISSAO
Socio-anthropologue, Chercheur au CNRST/INSS
Introduction
La vision d’une migration irrégulière et permanente de milliers d’africains à destination des pays situés de l’autre côté de l’océan Atlantique est largement répandue dans le monde dans le contexte de forte médiatisation et de criminalisation de ces flux. A l’épreuve des faits, cette vision semble relever davantage d’idées reçues que de la réalité car l’importance des migrations internes au continent africain est bien souvent occultée et relativement peu médiatisée. A l’instar d’autres parties du continent africain, la région ouest-africaine voit partir quotidiennement de nombreux migrants qui s’orientent majoritairement vers la Côte d’Ivoire comme l’indiquent les chiffres figurant sur le Portail sur les données migratoires[1]. Le Burkina Faso, voisin historique de la Côte d’Ivoire tient ainsi la première place des pays qui y ont le plus de ressortissants avec un chiffre estimé à 2 564 857 burkinabè. En clair, il y’a plus de burkinabè en Côte d’Ivoire que partout ailleurs dans le monde. Si l’existence du principe de la libre circulation consacrée par les textes de la CEDEAO depuis la fin des années 1970 favorise globalement de telles mobilités intrarégionales, d’autres facteurs sociohistoriques peuvent expliquer la présence importante de ressortissants burkinabè en terre ivoirienne. Ce document dont l’objectif est d’analyser les dynamiques migratoires intra-africaines est tiré d’un article scientifique publié dans la Revue Européenne des Migrations Internationales.
- Méthodologie
Ce texte se fonde sur des recherches socio-anthropologiques conduites dans la province du Boulgou depuis 2015. En plus de l’observation directe, des entretiens formels, informels et des focus group ont été conduits avec des migrants et des habitants de plusieurs localités au sein de ladite province. Des données complémentaires ont été obtenues également après une recherche documentaire.
- Résultats
- Les migrations – de travail – en Côte d’Ivoire comme un classique
L’administration coloniale jeta son dévolu sur la colonie de la Haute-Volta comme réservoir de main-d’œuvre des pays côtiers tels que la Côte d’Ivoire appartenant à l’Afrique Occidentale Française (AOF). Tandis qu’un grand nombre de burkinabè ont été déployés de force en Côte d’Ivoire pour participer au développement des plantations de café et de cacao, à la construction du chemin de fer Abidjan-Ouagadougou et à celle du port d’Abidjan, une partie d’entre eux se réfugie au Ghana pour échapper aux travaux forcés. Après la période des indépendances, les départs volontaires vers la Côte d’Ivoire s’intensifient de sorte que même la chute du cours du cacao et du café et l’instauration de la carte de séjour au début des années 90, les crises sociopolitiques successives à la fin des années 90 et au cours des années 2000, ne sont parvenues à freiner radicalement ce mouvement. Ces crises auront tout au moins contribué à inscrire dans les projets migratoires d’autres destinations en Afrique et dans une moindre mesure hors du continent. Il faut noter en outre que les retours forcés de milliers de migrants burkinabè dans leur milieu de départ dans le sillage des crises se sont rapidement mutés en un retour massif de ces derniers au cours des années suivantes. Nos recherches récentes dans la partie ouest du pays et plus spécifiquement dans la deuxième capitale Bobo-Dioulasso montrent que les migrations saisonnières de travail en direction de la Côte d’Ivoire continuent d’être largement dominantes. Malgré la fermeture des frontières de la Côte d’Ivoire avec ses pays voisins pendant trois ans entre mars 2020 et février 2023 suite à la pandémie de Covid-19, ces mouvements saisonniers qui ont un caractère vital se sont poursuivis dans une certaine mesure grâce au développement d’un business illégal de passage des frontières qui se déroulait au vu et au su de tous.
Une observation empirique permet de montrer que le schéma classique d’une migration burkinabè majoritairement orientée vers la Côte d’Ivoire est toujours de mise, particulièrement dans les espaces ruraux. Dans la région du Centre-est au Burkina Faso, des recherches nous ont permis de mieux appréhender ce phénomène migratoire qui s’apparente dans une certaine mesure à une « façon de vivre ».
- La dimension culturelle de l’émigration
De façon générale, la situation socioéconomique précaire dans le milieu de départ apparaît comme le facteur majeur à l’origine de la naissance du projet migratoire, mais au-delà de ce fait l’environnement socioculturel joue un rôle majeur dans la formation du projet migratoire. En effet, dans bien de groupes sociaux au Burkina le fait de partir explorer l’ailleurs ou le lointain en tant que jeune est socialement valorisant, surtout dans le contexte rural. Cela s’assimile à une sorte d’initiation ou de rite de passage où les épreuves évidentes qui se dressent devant le jeune migrant et sa capacité à les surmonter lui confèrent de facto un statut d’adulte qui est alors jugé à même de fonder un ménage et de subvenir aux besoins des personnes appartenant à ce ménage. Elles sont d’ailleurs légion les chansons traditionnelles existantes dans les groupes ethniques qui font la promotion de l’aventure comme un meilleur moyen de se connaître soi-même, de découvrir un autre univers et de se construire. Cela renforce l’imaginaire construit autour de la migration. Le rôle crucial que jouent les ressources financières et matérielles dont bénéficient la famille et le groupe social auxquels appartient le migrant fait bien souvent du projet migratoire une affaire familiale. Dans cette veine, il y’a une certaine obligation de solidarité qui contraint les premiers migrants ayant réussi leurs projets migratoires à faire venir d’autres membres de leur famille ou à les aider à émigrer également vers d’autres destinations. Un retour du migrant auprès de sa famille et de son groupe social dans le milieu de départ sans ressources financières et matérielles est par conséquent mal perçu. Les enquêtes auprès des migrants de retour dans la province du Boulgou nous ont instruits sur les destinations privilégiées à l’intérieur du continent africain.
- Aperçu sur les parcours des migrants de retour
Le parcours des migrants de retour permet de dresser dans une certaine mesure une cartographie des destinations privilégiées par les candidats à la migration. Il est important de noter que la position géographique du Burkina Faso situé au cœur de l’Afrique l’Ouest en a fait un pays de transit des migrants. Cette situation a créé des vocations avec des sortes de filières locales de courtage en émigration qui se sont développées au fil du temps. Ces filières opèrent davantage lorsqu’il est question d’émigrer vers des destinations comme l’Afrique centrale ou la Libye priorisées dans les migrations internes au continent. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a contribué ces dernières années au rapatriement de nombreux migrants de la Libye en raison de la grande précarité de leurs conditions d’existence en raison de la crise sociopolitique qui sévit dans ce pays depuis plus d’une décennie. Le dernier rapatriement de migrants burkinabè de la Libye date de début octobre 2023. Pour les migrants burkinabè et ouest-africains, ce pays jouait le rôle d’espace de transit vers l’Italie ou l’Europe mais ils sont majoritaires ceux qui s’y sont établis de gré ou contraints par le manque de ressources financières suffisantes.
Si les migrants de retour enquêtés dans la province du Boulgou sont de différentes catégories d’âge, ce sont surtout les jeunes hommes ayant en moyenne une trentaine d’années qui représentaient le plus grand nombre. Les pays d’accueil d’où proviennent ces migrants sont essentiellement la Libye, la Guinée Equatoriale, le Gabon, la Côte d’Ivoire. La majeure partie d’entre eux est « partie à l’aventure » en Côte d’Ivoire de manière initiatique avant de revenir au pays et poursuivre leur parcours migratoire vers d’autres destinations. Comme indiqué plus haut, l’émigration vers la Côte d’Ivoire est en grande partie facilitée d’une part par la présence de membres de la famille ou du groupe social s’étant établis de longue date dans ce pays et, d’autre part par sa relative proximité géographique. En plus des pays mentionnés ci-dessus, les migrants de retour provenaient dans une moindre mesure de pays comme la Guinée-Equatoriale, le Gabon, l’Angola, l’Italie ou le Maghreb.
Les raisons ou les motivations pour le retour des migrants se résument entre autres aux conditions difficiles du trajet migratoire, l’épuisement des ressources financières pour poursuivre le trajet, l’échec à accéder au pays de destination, l’expulsion par les autorités des pays de destination du fait de l’absence de documents légaux, l’instabilité socioéconomique et/ou sociopolitique dans le pays d’accueil, la précarité sociale, la maladie, le décès d’un proche au village ou la raison familiale. Certains d’entre eux sont revenus au pays de manière plus ou moins volontaire après avoir bénéficié d’opérations de rapatriement, tandis que d’autres sont revenus de leur plein gré et par leurs propres moyens. Si le retour dans le milieu d’origine était planifié par certains migrants qui semblent se satisfaire de leur situation, ce sentiment de satisfaction n’était pas partagé par la majorité. On constate finalement que les migrants de retour qui ont le sentiment d’être en situation d’échec sont partagés entre la volonté de rester et le désir de reprendre la route de l’aventure. Le cas d’un de ces migrants de retour au parcours prolifique rend compte des logiques sous-jacentes à la re-migration et à la recherche de nouvelles destinations, le plus souvent à l’intérieur du continent.
Conclusion
Les migrations internes en Afrique sont plus que jamais marquées aujourd’hui par la question de la crise sécuritaire à laquelle le Sahel a commencé être confronté depuis 2012. A côté du schéma plus ou moins classique de migration que nous essayé de décrire, on observe par conséquent un mouvement de déplacement forcé des populations à cause des attaques terroristes dans les principaux pays concernés que sont le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Certaines de ces populations se réfugient de manière naturelle de l’autre côté de la frontière. D’autres pays de la sous-région comme le Togo, le Bénin et le Ghana sont aussi concernés par ces arrivées de populations fuyant les attaques terroristes.
Références bibliographiques
Cissao, Y., « La circulation transnationale des légumes entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire », Revue Européenne des Migrations Internationales, 2025.
Cissao, Y., « Les logiques de l’aide des migrants à la construction des mosquées à Sabtenga, province du Boulgou (Burkina Faso) », in Degorce A. et Kibora O. L. (Ed.) (2021), Migrations, mobilités et réseaux religieux au Burkina Faso, AMALION, pp. 19-37
Cissao, Y., « La migration de retour dans la province du Boulgou ou comment se reconstruire après l’expérience de l’aventure », in Annales de l’Université de Lomé, Série Lettres et Sciences Humaines, Tome XXXX-1, Juin 2020, pp. 203-214
O.I.M (2022), Rapport sur la migration en Afrique 2022 (https://publications.iom.int/books/africa-migration-report-challenging-narrative, Consulté le 15 décembre 2023)
[1] https://www.migrationdataportal.org/fr/regional-data-overview/western-africa

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