Ángel Blanco : un musicien mexicano-canadien séduit par la richesse culturelle du Burkina Faso

 

Musicien mexicano-canadien, Ángel Blanco nourrit depuis plusieurs années une profonde curiosité pour les cultures et les traditions musicales du monde. De son intérêt pour la musique du Sahel à son admiration pour l’histoire et la culture burkinabè, en passant par son hommage musical à Thomas Sankara, il partage dans cet entretien son parcours, sa vision de la transmission culturelle et son projet de collaboration avec le conteur et musicien burkinabè Mao Zybamba.

 

1. Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Je m’appelle Ángel Blanco. Je suis musicien mexicano-canadien. J’ai étudié la musique dans des universités au Mexique et au Canada et je me consacre à cette profession pratiquement depuis toute ma vie, depuis les années 1980, ce qui m’a amené à voyager dans différentes régions du monde.

2. Pouvez-vous nous parler davantage de votre parcours musical et des principales influences qui ont marqué votre carrière ?

Ayant grandi et fait ma formation durant les années 1980, une grande partie de ma vocation musicale est née, dès mon enfance, sous l’influence de grands artistes de la musique populaire comme Madonna, Michael Jackson et bien d’autres qui ont profondément marqué ma génération.

Avec le temps, ma curiosité musicale s’est élargie aux cultures et aux musiques du monde entier. Je m’intéresse particulièrement à la musique du Sahel et à la tradition des griots, que je considère, en tenant compte des différences culturelles, comme présentant certaines similitudes avec les anciens troubadours européens et les anciens harawiq des cultures andines. Une différence fondamentale est que la tradition des griots est toujours bien vivante.

Une partie importante de mon travail consiste précisément à étudier ces musiques et ces cultures et à les intégrer comme sources d’inspiration dans mes propres compositions. Je m’intéresse également de plus en plus aux travaux des chercheurs qui redécouvrent aujourd’hui l’extraordinaire richesse du panorama musical des cultures autochtones des Amériques, de l’Arctique jusqu’à la Patagonie : les mondes aztèque et inca, les civilisations du Mississippi, les cultures des Caraïbes, les peuples inuits et bien d’autres traditions.

Il y a énormément à apprendre et aussi beaucoup de choses à décoloniser encore dans les universités et les conservatoires de musique du monde entier.

Je suis également interprète de grands maîtres de la musique, de Mozart, Beethoven et Paganini, en passant par Julián Carrillo et Augusto Novaro, jusqu’à nos jours, en collaborant également avec des compositeurs qui vivent et travaillent aujourd’hui dans nos propres sociétés.

Ángel Blanco sur scène au festival voix du Faso

3. Quel intérêt portez-vous particulièrement à la culture burkinabè et comment cet intérêt est-il né ?

Je ne me considère pas encore comme une personne profondément impliquée dans la culture burkinabè, même si j’aimerais l’être beaucoup plus. Une grande partie de ce que j’ai appris sur le Burkina Faso vient de l’amitié que j’ai avec Mao Zybamba, un excellent conteur (storyteller) et musicien originaire de Ouagadougou, qui vit actuellement à Rivière-du-Loup, au Canada.

À travers notre amitié, Mao m’a fait partager de nombreuses expériences et anecdotes de son parcours musical dans différentes régions du monde. À partir de ces échanges, nous avons décidé d’explorer la possibilité de réaliser un projet commun, dans lequel il présenterait certains thèmes issus de la tradition musicale burkinabè, en conservant la forte influence de son pays et de sa propre tradition, tandis que je réaliserais certains arrangements et adaptations électroniques, particulièrement intégrés au développement de ses récits et de son storytelling.

4. Vous vous intéressez également à l’histoire du Burkina Faso. Qu’est-ce qui vous a particulièrement marqué dans cette histoire ?

Je m’intéresse également beaucoup à l’histoire du Burkina Faso. Je suis particulièrement impressionné par le fait que, sur ce territoire, il y a déjà plusieurs millénaires, existaient d’importantes connaissances métallurgiques ainsi qu’une remarquable tradition de construction de fours destinés à la production du fer. Je me souviens que, lorsque j’étais jeune, j’ai vu un documentaire sur ces anciens fours et ils m’avaient profondément impressionné. Il est fascinant de découvrir que derrière le Burkina Faso contemporain se trouve une histoire technologique et culturelle qui s’étend sur des milliers d’années.

Nous reconnaissons également que le territoire qui constitue aujourd’hui le Burkina Faso possède une histoire très riche, parfois tragique et parfois très positive, comme cela a été le cas dans de nombreux pays du monde. Une figure qui m’a particulièrement intéressé est Thomas Sankara, non seulement pour son rôle politique au Burkina Faso, mais aussi pour l’influence que ses idées et sa pensée ont eue bien au-delà des frontières de son pays.

Je crois que tout cela peut éveiller la sensibilité de toute personne intéressée par l’art. Il n’est pas nécessaire d’être spécialiste d’une culture pour s’en approcher avec respect, l’écouter, apprendre à son contact et se laisser inspirer. En tant que musicien, je peux assimiler une partie de ces expériences et les transformer en une création, une interprétation ou simplement une réflexion qui, dans mon cas, peut s’exprimer à travers les sons.

5. Vous avez récemment participé à une célébration en hommage à la communauté burkinabè au Canada. Pouvez-vous nous parler de cette expérience ?

Ángel Blanco à l’extrémité gauche, Mao Zybamba à l’extrémité droite

Récemment, j’ai eu l’honneur d’être invité à participer à une célébration organisée en hommage à la communauté burkinabè par le promoteur culturel Luc Bambara. Mao Zybamba ainsi que d’autres artistes burkinabè de renom y ont également participé. J’y ai présenté une pièce de ma composition pour guitare microtonale, en hommage à Thomas Sankara.

6. Depuis le Canada, comment contribuez-vous à faire connaître les cultures africaines et, plus largement, les différentes traditions musicales ?

J’ai eu l’occasion d’être invité à la Chambre des communes du Parlement du Canada, qui constitue, comme nous le savons, l’une des plus importantes tribunes où les citoyens peuvent faire entendre leurs idées auprès des représentants du gouvernement. Ce fut pour moi une expérience particulièrement intéressante.

J’y ai notamment évoqué l’importance d’intégrer, dans les programmes d’éducation musicale de base, l’étude des théories et des systèmes musicaux autochtones, de l’Arctique jusqu’à la Patagonie, en accordant une attention particulière aux peuples autochtones de ce que nous appelons aujourd’hui le Canada.

Nous connaissons énormément de choses sur les musiques des autres continents, mais nous connaissons encore très peu les musiques des peuples autochtones, sauf lorsqu’on est spécialiste de ces questions. Il est donc important que, dès l’enseignement de base, les jeunes puissent commencer à se familiariser avec ces musiques et à se les approprier. La culture, par définition, est quelque chose qui se répète et qui se transmet.

J’ai cité comme exemple le Burkina Faso, où des initiatives visent à intégrer l’enseignement des musiques traditionnelles et folkloriques dans les classes des écoles publiques de niveau primaire. Je trouve cette démarche particulièrement pertinente et je pense qu’elle peut constituer une source d’inspiration pour d’autres sociétés.

Pour moi, faire connaître une culture ne signifie pas seulement organiser des spectacles ou présenter des artistes. Il faut aussi permettre aux nouvelles générations de rencontrer ces cultures dès leur formation, afin qu’elles puissent les connaître, les comprendre et éventuellement les faire vivre à leur tour.

7. Quels sont, selon vous, les principaux défis liés à la transmission de la culture et de la musique aux nouvelles générations ?

Je crois que les défis auxquels fait face la culture burkinabè sont, à bien des égards, similaires à ceux que rencontrent les cultures du monde entier.

Actuellement, au Canada, il existe une proposition gouvernementale qui envisage de réduire, voire de supprimer, l’éducation musicale du programme de l’enseignement de base et de la maintenir seulement dans certaines écoles. Ce type de proposition fait également l’objet de débats dans différentes provinces du pays. À long terme, ce genre de situation peut entraîner des problèmes importants, parce que nous sommes en train de créer des analphabètes musicaux.

Dans un pays comme le Burkina Faso, où la culture occupe une place si importante et qui est également reconnu internationalement pour des événements comme son festival de cinéma, le FESPACO, une telle situation serait difficile à imaginer.

Et il ne faut pas nécessairement penser qu’il faut investir d’énormes sommes d’argent pour y parvenir. Très souvent, avec de la volonté — ce que les politologues appellent la volonté politique —, on peut accomplir beaucoup de choses.

Je pense que la diaspora burkinabè, tout comme les habitants du Burkina Faso, doivent bien sûr exiger de leurs gouvernants une éducation de qualité, mais ils doivent également s’imposer à eux-mêmes une plus grande consommation et une plus grande participation à la culture. Car souvent, même lorsqu’un gouvernement présente une proposition ou manifeste une certaine volonté, s’il n’y a pas d’intérêt réel ni de participation active de la part des citoyens, les lois et les initiatives n’avancent pas et finissent par stagner. Je considère donc que la volonté politique doit également être accompagnée d’une volonté citoyenne. Cela peut sans aucun doute produire d’excellents résultats.

8. Vous êtes également passionné par la technologie musicale et la musique électronique. Comment cette dimension s’intègre-t-elle dans votre travail et votre vision de la musique ?

Enfin, une autre de mes grandes passions est la technologie musicale et la musique électronique. Je m’intéresse profondément à la manière dont les instruments et les nouvelles technologies transforment notre façon de créer la musique. Au Mexique, nous avons par exemple l’extraordinaire figure de Raúl Pavón Sarrelangue, qui a développé l’un des premiers synthétiseurs mexicains dans les années 1960.

En résumé, mon parcours est marqué par l’interprétation, la composition, la recherche, la technologie et, surtout, une curiosité permanente pour les différentes façons dont les êtres humains créent et vivent la musique.

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